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Quand la douleur s'installe

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Chez des millions de personnes, la douleur s’est ancrée durablement dans le corps. Douleurs chroniques, migraines, névralgies, rhumatismes et mal de dos régissent leur vie. Les patients soignés par des thérapeutes spécialisés dans la douleur restent rares.    


Les douleurs chroniques font partie des problèmes de santé majeurs. Les dépenses consacrées au diagnostic et à la thérapie sont élevées, ainsi que les coûts économiques dus aux inaptitudes partielles ou totales au travail, et aux pensions.

En Allemagne, le nombre d'adultes souffrant de douleurs chroniques est estimé à 12 millions (Pain Proposal 2010). En Suisse, il est évalué à 1,2 million, et en Autriche à 1,5 million. La part la plus élevée se trouve en Norvège, en Pologne et en Italie. Plus d’un quart des adultes dans ces pays avoue souffrir de douleurs chroniques. L'Espagne compte le moins de personnes atteintes, bien que tout de même 11 pourcent de la population soient touchés. (Pain in Europe Survey, 2002/2003)

La douleur– une maladie à part entière  

Les douleurs aiguës évoluent en douleurs chroniques lorsqu’elles n’ont pas été (ou pas pu être) suffisamment apaisées.

Lorsque le système nerveux reçoit constamment des signaux de douleur, il se modifie durablement. Les stimuli de douleur permanents qui atteignent la moelle osseuse peuvent modifier le traitement des informations sensorielles. Les nocicepteurs jusqu’alors inactifs sont stimulés, des processus d’apprentissage indésirables des cellules nerveuses s’installent dans la moelle osseuse et dans le cerveau, d’importants changements surviennent au niveau de la biologie moléculaire et de nouvelles protéines sont fabriquées. Une trace se forme dans la mémoire et fait office de marque de la douleur dans la moelle osseuse : la douleur survit à la cause réelle (blessure, inflammation, opération) pendant des semaines, des mois ou des années. Le déclencheur initial n’est plus là mais la douleur reste.

L’apparition et le développement de douleurs chroniques ne dépendent pas seulement de facteurs physiologiques mais – on le sait désormais – également de facteurs psychiques et sociaux. En effet, le cerveau peut relier les signaux de douleur transmis par les nerfs avec les sentiments et les expériences vécues. Par conséquent, le risque de développer une douleur chronique augmente lorsque les personnes concernées réagissent aux maux par des sentiments de dépression, de peur ou d’abandon.

La bonne nouvelle  

La spirale du souvenir de la douleur, de la tension subie et de la crainte de nouvelles douleurs peut être brisée. Les empreintes de la douleur dans le cerveau ne sont pas éternelles. La faculté d’apprentissage et l’énorme souplesse du cerveau humain permettent d’ancrer de nouvelles expériences dans l’esprit, tandis que les anciens souvenirs s’effacent peu à peu. À l'aide d'une thérapie adaptée, le souvenir de la douleur peut être supprimé ou remplacé. Parmi les possibilités offertes, citons la prise en charge psychologique ou psychothérapeutique.

Des chercheurs de l’Université médicale de Vienne et du Centre médical universitaire de Mannheim ont publié en janvier 2012 une nouvelle approche très prometteuse dans le magazine scientifique Science : des tests en laboratoire ont réussi à effacer le souvenir de la douleur par l’administration d'une courte mais forte dose d'opiacés.

La foi soulève des montagnes  

Des spécialistes des neurosciences et de la douleur de Hambourg et de Zurich ont montré à quel point les facteurs psychologiques peuvent influencer la perception de la douleur. À l’aide de tout nouveaux procédés, ils ont pu prouver que rien que l’espoir de voir la douleur diminuer tend à la réduire effectivement, même si le signal de douleur n’est nullement modifié. Ils ont démontré que les réponses à la douleur de la moelle osseuse étaient apaisées par un effet placebo et ils ont pu également le localiser dans le cerveau.

Douleurs chroniques et conséquences  

Une douleur réapparaissant régulièrement, voire quotidiennement, représente un calvaire et un handicap. Elle enfreint la liberté des personnes concernées et brise leur joie de vivre.

Non seulement elles doivent supporter une souffrance continuelle, mais elles réalisent en outre bien souvent que leur maladie n'est pas prise au sérieux. Les employeurs, les collègues, les assurances et les administrations montrent généralement peu d’indulgence envers une maladie invisible, dont personne ne connaît les causes. De nombreux patients souffrant de douleur expérimentent que leur état de santé a des répercussions négatives sur la vie de famille et le cercle d’amis. Un quart des malades se plaint de se sentir abandonné lors de la recherche de traitements ou lors d’une thérapie – avec pour conséquence un sentiment de rejet et une tendance à s’isoler. Environ 15 pourcent des personnes touchées ne sortent pratiquement plus. Un tiers d’entre elles souffre de dépression. Une personne sur dix a déjà pensé à mettre fin à ses jours pour en finir avec la douleur.

Le tango plutôt que la boue  

Le professeur Walter Zieglgänsberger, célèbre chercheur allemand et spécialiste de la douleur, avait affirmé il y a déjà plusieurs années, lors d’une interview au journal DIE ZEIT : « Ce que les gens ont appris, ils peuvent aussi l’oublier. Il faut tout d’abord éteindre la douleur. La plupart du temps, des médicaments sont nécessaires. Mais ils ne sont qu’une béquille. Nous avons commis d’énormes erreurs par le passé. Dès que les patients n’avaient plus mal, nous les avons souvent laissés seuls. Mais si nous ne corrigeons pas la programmation de leur système nerveux sur la douleur, les souffrances reviennent. »

Aussi plaide-t-il pour des mesures psychothérapeutiques précoces, qui aident à surmonter la crainte de voir apparaître des douleurs chroniques. Et le Dr. Zieglgänsberger d’ajouter : « Dans la mesure où les patients redécouvrent une certaine joie de vivre, ils perdent leurs angoisses et cessent de s’occuper encore et toujours de leur souffrance. Trop de soins et d’attentions ne servent à rien. Une bonne thérapie de la douleur peut se résumer par une devise désinvolte : la tango-thérapie, plutôt que la fangothérapie ».

Les gènes jouent un rôle  

Comme on l’a déjà évoqué, de nombreux facteurs interviennent dans la perception de la douleur, allant des expériences précédentes à la situation sociale, en passant par la sensibilité personnelle par rapport à la douleur.

En matière de sensibilité comme d'efficacité des antalgiques, de grandes différences apparaissent d’une personne à l’autre.

La recherche génétique fournit des éléments clés pour comprendre ces phénomènes qui, grâce aux combinaisons possibles des procédés de génétique et d’imagerie, ouvrent de nouvelles perspectives dans la perception de la douleur.

Lors du colloque international de Vienne de 2012 consacré à la douleur, les chercheurs ont affirmé qu’il n’y avait pas un gène spécifique de la douleur, mais entre 400 et 500 gènes qui interviennent dans la sensation de souffrir. Ils influencent la production de sémiochimiques renforçant ou diminuant la douleur, ainsi que l’assimilation de certaines substances et leur transformation dans le métabolisme, plus ou moins intensément selon les individus. On espère que ces recherches permettent à l'avenir l'élaboration de thérapies et de médicaments adaptés à chacun.

Les gènes facteurs de risque pour la migraine  

En juillet 2012, une information est parue, rapportant qu’une large équipe de chercheurs internationale avait identifié quatre gènes spécifiques, présents dans le patrimoine héréditaire de ceux qui souffrent entre autres de migraines et de troubles visuels (sans aura). Outre ces facteurs déclencheurs génétiques jusqu'alors inconnus, les scientifiques ont également découvert deux modifications déjà connues dans le patrimoine génétique. Celles-ci avaient déjà été remarquées – ainsi que deux autres – chez des personnes présentant des migraines accompagnées d’auras, plus rares. Les modifications concernent le débit sanguin, la stimulation cérébrale, les amas de glutamate (un neurotransmetteur) aux points de jonction entre deux neurones (synapses). La médecine entrevoit dans ces résultats de nouvelles pistes pour mettre au point des médicaments.

Pour les personnes concernées, il est important de savoir que la migraine vient de facteurs génétiques et non psychosomatiques, comme on l’entend souvent.

Presque tout le monde a mal au dos  

Les causes les plus fréquentes de douleurs chroniques résident dans les dysfonctionnements de l’appareil musculo-squelettique, avec, tout en haut de la liste, les problèmes de dos et de hernies discales.

Souvent, aucune cause significative des douleurs ne peut être détectée, ni par imagerie médicale ni par des examens. Selon les dernières recherches, environ 85 pourcent de tous les maux de dos sont considérés comme non spécifiques, c'est-à-dire que leur cause reste floue.

Certaines personnes, chez qui l'’on a découvert une hernie discale, ne souffraient nullement. Chez d’autres, qui se plaignaient de douleurs dorsales intenses, aucune modification de la colonne vertébrale n’a été constatée, ou alors infime.

Pourtant, les opérations n’ont jamais été aussi nombreuses. En Allemagne, le nombre de hernies discales opérées a doublé au cours des cinq dernières années, les interventions pour cause de raideur ont même triplé.

De nombreux experts le savent bien : dans 90 pourcent des cas, les hernies discales qui n’entraînent pas de paralysie n’ont pas besoin d’être opérées. En outre, les interventions chirurgicales ne sont pas un gage de réussite.

Les centres hospitaliers, que les opérations intéressent, ne sont pas les seuls fautifs ; les patients le sont aussi, en préfèrant une intervention chirurgicale rapide à des exercices de prévention ciblés, lesquels demandent du temps et des efforts pour une amélioration durable.

Un traitement effectué sérieusement, incluant médicaments, physiothérapie, manipulations, acupuncture, biofeedback et éventuellement des séances avec un psychologue connaissant les techniques de maîtrise de la douleur, peut aider la plupart des personnes souffrant du dos.

Les névralgies  

Les névralgies très intenses, comme les douleurs « fantômes » ou les névralgies trigéminales, qui peuvent survenir suite à un diabète, un zona ou un cancer, sont difficiles à traiter.

Les antalgiques classiques comme l’aspirine ou les anti-inflammatoires non stéroïdiens n’apportent pratiquement aucun soulagement. Dans la plupart des cas, les patients sont aidés par un traitement à base de substances élaborées à l'’origine pour la dépression ou l’'épilepsie, car elles agissent sur les cellules nerveuses.

Douleurs articulaires

Concernant les douleurs articulaires que l’on retrouve très souvent au nombre des douleurs chroniques, on distingue globalement les troubles dus à l’usure comme l’arthrose, et ceux déclenchés par les inflammations comme l’arthrite rhumatoïde.

Ces douleurs, souvent regroupées sous le terme de rhumatismes articulaires, réagissent positivement aux remèdes de phytothérapie généralement efficaces et bien tolérés, à un stade de douleur précoce ou moyennement avancé. « Le traitement des rhumatismes par des remèdes à base de plantes est tout à fait pertinent et prometteur », confirme le Dr. Reinhard Saller, professeur en médecine complémentaire à l’'université de Zurich.

La thérapie anti-douleur multimodale  

Elle est considérée comme la forme thérapeutique la plus moderne, sur des bases scientifiques, pour un traitement de fond des douleurs chroniques.

Une équipe interdisciplinaire de médecins, de psychologues, de travailleurs sociaux et de thérapeutes, tous spécialisés, propose après discussion avec les patients, des traitements adaptés, simultanés, basés sur différentes formes thérapeutiques physiologiques et psychologiques. Parmi celles-ci, citons les programmes d'activités physiques, la physiothérapie, le biofeedback, la neurostimulation électrique (TENS), la thérapie par ondes de choc, l’accompagnement psychologique, la thérapie comportementale, les exercices de relaxation, éventuellement complétés par la thérapie du couple, la musicothérapie ou la thérapie par la danse.

L’engagement actif du patient est indispensable ; ce n’est qu’ainsi que les douleurs peuvent être durablement surmontées.

Les programmes offerts, d’une durée de trois à six semaines, sont coûteux en raison de l’intensité des traitements. Les caisses d’assurance maladie ont toutefois calculé que les dépenses se compensaient au cours des années suivantes, car le programme s’est révélé bénéfique pour 85 pourcent des personnes souffrant du dos.

Reste que ce type de thérapie est une perle rare. Elle est pratiquée essentiellement dans des centres universitaires comme à Zurich, Fribourg (Allemagne), Mannheim, Munich, Cologne, Erlangen, Göttingen, Dresde, dans certains centres régionaux dédiés à la douleur comme à Göppingen, ainsi que dans quelques cliniques privées et spécialisées.

Il reste beaucoup à faire  

De nombreuses lacunes subsistent dans les soins prodigués aux personnes souffrant de douleurs chroniques. En Suisse comme en Allemagne, il s’écoule en moyenne deux années (2,2 en Europe) entre la première consultation médicale et le diagnostic, puis entre 1,7 et 2 années (1,9 en Europe) jusqu'au traitement adéquat. Cette situation est non seulement marquée par de longs temps d’attente, mais aussi par un manque de formation et par l'hésitation de nombreux médecins (généralistes), dont la moitié seulement estime posséder les compétences nécessaires. En Suisse, 42 pourcent des personnes souffrant de douleurs indiquent que leur souffrance n'est pas correctement traitée (38 % en Europe).

Le projet « Pain Proposal » de 2010 lancé par des experts de renom issus de 15 pays européens (duquel proviennent les données ci-dessus) révèle « qu’'un traitement inefficace des douleurs chroniques conduit à une période de souffrance plus longue pour les patients et à des coûts de santé croissants », selon le professeur Dr. Eli Alon, Président de la Société suisse pour l'’étude de la douleur.


Auteure : Ingrid Zehnder


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