Une vie sexuelle épanouie contribue de manière décisive à la santé de l’individu. La médecine sexuelle moderne apporte son aide pour les problèmes rencontrés par les femmes et les hommes.
Texte : Andrea Pauli
« Et sinon ? Tout va bien ? Vous voyez ce que je veux dire… » Il n’est pas rare que même les médecins tournent autour du pot lorsqu’il s’agit d’aborder la santé sexuelle avec leurs patients. Les troubles de la fonction sexuelle restent un sujet délicat lors d’une consultation médicale. « Pratiquement tous les patients trouveraient toutefois normal que le médecin aborde leurs problèmes sexuels, et la grande majorité d’entre eux l’auraient même souhaité », constate le Dr Kurt April, président de Dr. Sexual Health (association médicale suisse à but non lucratif), en référence à une étude lausannoise.
L'Organisation mondiale de la santé (OMS) ne se lasse pas non plus de publier régulièrement des recommandations à l'intention des médecins afin d'améliorer la prise en charge de la sexualité et de ses troubles. Pourquoi ? La sexualité est un besoin fondamental de l'être humain. Une sexualité épanouie et satisfaisante contribue de manière décisive à la santé. Les problèmes dans ce domaine entraînent donc souvent une perte considérable de qualité de vie.
« Les causes des troubles de la fonction sexuelle sont multiples », constate le Dr Gertraude Hagmann, médecin en gynécologie et obstétrique, psychothérapeute et médecin-chef du service de psychothérapie pour la deuxième moitié de la vie à la clinique Schützen de Rheinfelden. Des causes physiques telles que l'hypertension artérielle, le diabète, les troubles métaboliques accompagnés de changements hormonaux, des maladies ou des opérations au niveau des organes génitaux, des atteintes du système nerveux (après un AVC ; dans le cas de la maladie de Parkinson) ou même des effets secondaires de médicaments peuvent être en cause. Des causes psychosociales peuvent également être en jeu : mauvaises expériences d’apprentissage, idées fausses, angoisses, problèmes d’estime de soi, peur de l’échec et/ou de la dévalorisation, problèmes de proximité-distance. « Il n’est pas rare que différentes raisons se cumulent. Le grand danger est de se taire et d’espérer une résolution spontanée du problème. Il est plus judicieux de prendre son courage à deux mains et d’aborder le sujet, par exemple chez le médecin généraliste, le gynécologue ou l’urologue », plaide le Dr Hagmann. D’après l’observation des médecins, les personnes concernées sont plus enclines à parler de leurs difficultés sexuelles pendant ou après une maladie physique. Cela se produit généralement dans le cadre d’une relation médecin-patient ou médecin-patiente du même sexe. Les femmes médecins semblent d’ailleurs être plus souvent sollicitées sur le thème de la sexualité que leurs collègues masculins.

Il existe autant d’approches différentes pour traiter les problèmes sexuels qu’il y a de causes sous-jacentes à ces derniers. L'une d'entre elles s'appelle « Sexocorporel » et repose sur le modèle de développement et de fonctionnalité sexuels élaboré par le professeur Jean-Yves Desjardins en 1988. Cette méthode est pratiquée avec succès, entre autres, à l'Institut zurichois de sexologie clinique et de thérapie sexuelle (ZISS).
« Le Sexocorporel est une vision globale de la sexualité humaine qui prend en compte toutes les composantes physiologiques, émotionnelles, cognitives et relationnelles », explique le Dr Karoline Bischof. L’un des objectifs essentiels de la thérapie Sexocorporel est de favoriser la jouissance sexuelle. L’avantage de cette approche : il ne s’agit pas d’adopter une vision déficitaire des troubles et des dysfonctionnements. L’objectif est plutôt d’élargir les capacités et les ressources existantes. Le Sexocorporel prend également en compte le niveau fonctionnel génito-sexuel du corps. La méthode propose des élargissements acquérables des possibilités d’expression et de vécu sexuels et constitue ainsi une aide précieuse à l’auto-assistance.
Le Dr Karoline Bischof (Dr méd. FMH en gynécologie et obstétrique, sexologue clinique ISI, médecine psychosomatique et psychosociale SAPPM, Ph.D. en sexologie IASHS) possède une longue expérience de la méthode Sexocorporel.
GN : Dr Bischof, qu’est-ce qui caractérise une bonne thérapie sexuelle ?
KB : Le résultat. La personne vient avec un problème lié à la sexualité. S’il s’agit d’un problème réaliste ou s’il peut être reformulé de manière réaliste, la thérapie est réussie lorsque le problème est résolu.
GN : Quels sont les objectifs d'une thérapie sexocorporelle ?
KB : Lors d'un premier entretien, nous évaluons les différents aspects de l'expérience sexuelle de la personne. Nous prenons en compte les composantes émotionnelles et physiques de la sexualité, la dynamique relationnelle et les schémas de pensée. Cela permet de comprendre comment le problème est apparu, mais aussi d'identifier les atouts dont dispose la personne et sur lesquels la thérapie pourra s'appuyer. L'objectif de la thérapie est de faire évoluer les composantes qui constituent des limites et qui sont la cause directe du problème. Par exemple, les femmes souffrant d'un manque de désir sexuel ou de problèmes d'orgasme n'ont souvent pas encore une perception érotique de leur espace vaginal. Ou bien elles se sont habituées à un schéma de stimulation très précis, difficile à mettre en œuvre dans la sexualité de couple. Il est alors judicieux d’élargir ce schéma par des exercices adaptés. Il convient également de prêter attention aux schémas de pensée : la femme a-t-elle des idéaux ou des exigences de performance élevées qui l’empêchent de se laisser aller lors de l’orgasme ? S’autorise-t-elle à être une femme érotique ? Estime-t-elle que son partenaire est responsable de son excitation et qu’elle ne peut y contribuer elle-même ? Tous ces facteurs sont abordés. L'objectif est que la femme connaisse son corps et sache comment l'utiliser pour favoriser son excitation de manière autonome, la rendre sensuelle et profiter de son partenaire. C'est la condition préalable pour avoir envie de sexe.

GN : Pourriez-vous nous décrire les éléments de la consultation ? À quoi peuvent s’attendre les personnes qui viennent demander de l’aide ?
KB : Dès que les causes du problème sexuel sont identifiées, des suggestions sont proposées pour permettre des changements. Il peut s’agir de pistes de réflexion, mais le plus souvent d’exercices physiques. Ces derniers constituent généralement un élément central de la thérapie. Ils visent, d’une part, à développer le potentiel physique de la personne, à accroître son excitation sexuelle et à lui permettre d’en profiter. D’autre part, ils permettent également d’élargir l’expérience émotionnelle de la sexualité, de sorte que l’excitation puisse être associée à un sentiment de compétence et de fierté, ainsi qu’au sentiment d’être un homme/une femme érotique. Les mouvements pelviens et les techniques de respiration peuvent aider à réduire le stress lié à la performance et la peur de l'échec. Enfin, certaines stratégies physiques et certains exercices de contact servent également à interagir avec l'autre, ce qui élargit le regard érotique porté sur le partenaire, développe les capacités de séduction et érotiques et peut déboucher sur une plus grande intimité. Bon nombre de ces suggestions de nouveaux mouvements et de perception attentive de soi sont transmises à l’aide d’instructions simples lors de la consultation, au cours de laquelle nous travaillons toujours habillés et sans contact génital. Dans l'intimité de leur domicile, les clients peuvent approfondir les exercices et les associer à l'excitation sexuelle. Cela n'est souvent pas facile au début, car de nombreuses personnes ont pris l'habitude de schémas d'excitation relativement précis qui, dans un premier temps, laissent peu de place au changement. Par exemple, un homme souffrant de troubles de l'érection est peut-être habitué à stimuler son pénis par des frottements rapides et vigoureux tout en contractant son corps. Dans la sexualité de couple, il se heurte à des limites à partir d’un certain âge, car il ne retrouve plus ce stimulus puissant et la tension entrave la circulation sanguine et la perception du pénis. De même, la tentative de provoquer une érection par le biais de fantasmes, de la pornographie ou d’une partenaire plus jeune échoue de plus en plus souvent lorsque l’on ne prête guère attention aux stimuli sensoriels physiques. La thérapie consiste alors à développer davantage le potentiel sensuel du corps et du pénis et à favoriser la circulation sanguine et les sensations de plaisir par des mouvements pelviens. Lorsque l’homme commence à se stimuler différemment, il remarque souvent dans un premier temps une détérioration de l’érection, car cela ne correspond pas à son schéma habituel. La thérapeute doit alors encourager la motivation à persévérer et, si nécessaire, adapter les exercices aux capacités du client. C’est pourquoi le Sexocorporel n’est pas une thérapie « sur ordonnance » : le traitement par exercices est adapté de manière très individuelle à chaque personne concernée.
GN: Comment faites-vous pour aider vos patients à surmonter leurs inhibitions ?
KB : Par habitude, la plupart des gens ont du mal à parler de sexualité, car nous ne disposons pas d’une culture du dialogue à ce sujet. En tant que thérapeute, mon rôle consiste donc à leur proposer un vocabulaire précis et neutre. Les patients trouvent souvent cela très libérateur. Outre le manque de mots, les gens ont aussi de nombreuses autres inhibitions liées à la sexualité, car celle-ci est encore traditionnellement dévalorisée. L’éducation sexuelle est peu encouragée, tant chez les enfants qu’à l’âge adulte. C’est ainsi que naissent des valeurs hostiles au plaisir et des idées fausses. L’un des pires mythes sur la sexualité est qu’elle serait « naturelle ». Ce qui signifie : on doit simplement savoir la pratiquer – et ceux qui n’y parviennent pas ont un problème. Nous y opposons le concept d’apprentissage : la personne n’est pas née « mal », mais n’a pas eu l’occasion de vivre certaines expériences d’apprentissage, qu’elle peut encore rattraper.
GN : Combien de temps dure la thérapie ?
KB : La durée des thérapies varie fortement en fonction de la demande. Plus la personne est disposée à consacrer du temps à des expériences d’apprentissage corporel, plus elle peut obtenir des résultats rapidement.
GN : Après de nombreuses années d’expérience pratique avec cette méthode, qu’est-ce qui vous séduit dans le Sexocorporel ?
KB : En mettant l’accent sur l’apprentissage sexuel, le Sexocorporel permet aux personnes confrontées à toutes sortes de difficultés sexuelles d’opérer des changements. Le travail axé sur le corps me fournit des interventions très efficaces, relativement simples à mettre en œuvre et susceptibles d’entraîner rapidement des changements perceptibles. En accompagnant les expériences d’apprentissage corporel, je reste en outre en contact étroit avec mes propres perceptions, ce qui me fait également du bien. Il s’agit d’une approche axée sur les ressources qui vise à explorer le potentiel des client·e·s en matière de sentiments, de perceptions et de liberté de pensée, et à les soutenir finalement dans le développement de leur personnalité érotique, éventuellement aussi en tant que couple érotique. Accompagner ce développement me procure beaucoup de joie.
Plus d’informations : https://www.zismed.ch/
Plusieurs centres de formation en Suisse préparent désormais les futurs sexologues et conseillers sexuels à exercer dans les écoles, le secteur social et de la santé, ainsi que dans le domaine du conseil. Les différents cursus suscitent un intérêt croissant. Les experts saluent cette professionnalisation et la prise de conscience grandissante de l’importance d’une vie sexuelle épanouie. Les titres de « sexologue » ou « thérapeute sexuel » ne sont pas encore protégés par la loi. Si vous recherchez des conseils compétents, veillez à vérifier les qualifications de base ainsi que les formations en thérapie ou en conseil.